IVAN LE TERRIBLE


IVAN LE TERRIBLE
IVAN LE TERRIBLE

Dans l’histoire de l’ancienne Russie, il est difficile de trouver une figure plus controversée que celle d’Ivan IV. Tyran sanguinaire pour les uns, il est considéré par d’autres comme un des hommes qui a le plus contribué à la grandeur de son pays. Son caractère comportait un élément pathologique qui finit par dégénérer en cruauté démentielle. Les circonstances dans lesquelles s’est déroulée son enfance avaient éveillé en lui une méfiance maladive, une espèce de crainte nerveuse, un état d’irritation permanent et une rancune silencieuse contre tous les êtres: jeune homme, il avait déjà perdu à jamais son équilibre moral. Mais il est aussi un des hommes les plus instruits de son temps, artiste, imaginatif, hypersensible; il étonne ses contemporains par ses dons extraordinaires et l’ampleur de ses vues politiques. Le petit peuple a toujours aimé Ivan qui, pourtant, l’a fait beaucoup souffrir; il a vénéré sa mémoire, il a composé des chants épiques en son honneur. Ce sont les grands qui l’ont honni, parce qu’ils l’ont redouté; c’est par le mot «redoutable» plutôt que par «terrible» qu’il faudrait traduire correctement l’épithète de grozny qui reste attachée à son nom.

Les origines

Ivan III (1462-1505), grand-père d’Ivan Vassiliévitch Grozny, avait déjà réussi à transformer la petite principauté de Moscou, qui s’était constituée deux siècles plus tôt dans les forêts de la Russie septentrionale, en un puissant État centralisé à l’époque même où Louis XI menait à bien l’unification du royaume de France; où, en Angleterre, Henri Tudor mettait fin à la guerre des Deux-Roses; où la reine Isabelle joignait la couronne d’Aragon à celle de Castille; où la dynastie des Jagellons parvenait à réunir sous son sceptre la Pologne, la Lituanie, la Hongrie, la Bohême et la Moldavie.

Doué d’une vaste vision politique, Ivan III avait détruit les derniers vestiges de l’ancienne suzeraineté tartare, avait étendu les possessions moscovites jusqu’à la mer Blanche par une mainmise sur les immenses domaines de la cité libre de Novgorod: il avait épousé Sophie Paléologue, nièce du dernier empereur de Byzance, et orné le Kremlin de Moscou de ses trois superbes cathédrales. Mais, pendant le règne de son fils, Basile III, les luttes des féodaux mal soumis avaient pris le dessus.

Monté sur le trône en 1533, à l’âge de trois ans, Ivan IV apprend à connaître, pendant la régence de sa mère, les défauts d’un système qui permet aux boyards de s’entredéchirer et de ruiner le pays. À peine a-t-il atteint sa majorité qu’il prend le titre de tsar (c’est-à-dire César) en 1547, affirmant ainsi ses prétentions au pouvoir absolu; mais loin de recourir à la manière forte, il inaugure une ère de vastes réformes.

Une époque heureuse

Le tsar publie un code pénal, il introduit le principe électoral dans l’administration des communautés villageoises et urbaines, il convoque un concile du clergé, qui préfigure les états généraux. Conquérant de Kazan (1552) et d’Astrakan (1554), il ouvre à la nation russe l’accès à la Volga. Des cosaques aventureux s’engagent au-delà de l’Oural et annexent les terres sibériennes. En laissant les marchands anglais établir des comptoirs à Arkhangelsk et à Moscou, il brise la barrière, maintenue depuis trois siècles par la Pologne et la Hanse, entre la Russie et l’Europe occidentale. Pour se frayer une voie vers le golfe de Finlande et la mer Baltique, il détruit les derniers vestiges des libertés médiévales de Novgorod et entreprend une guerre épuisante en Livonie où il se heurte à une coalition puissante de la Suède, de la Pologne et de la Lituanie, et qui se terminera par un échec en 1593.

Ivan IV continue à embellir sa capitale qui compte déjà cent mille habitants. Pour commémorer sa victoire sur les Tatares de Kazan, il fait ériger sur la place Rouge la célèbre cathédrale Saint-Basile, couronnée de coupoles en forme de bulbes. Il entoure d’enceintes les quartiers (dits cité Chinoise et cité Blanche) qui se sont formés en hémicycle autour du Kremlin; il installe à Moscou la première imprimerie et attire dans sa capitale les marchands des villes de province.

Le tyran

Cette époque heureuse n’est pas appelée à durer longtemps. Les intrigues des boyards, mécontents de la guerre avec la Livonie, la défection d’André Kourbski, prince rebelle qui s’est réfugié en Pologne, et enfin la mort de son épouse, Anastasie Romanov, que l’on prétend avoir été empoisonnée, éveillent en Ivan les plus mauvais instincts. Ayant renvoyé ses meilleurs conseillers, Alexis Adachev et le prêtre Sylvestre, Ivan change de système et adopte la méthode des représailles implacables.

En 1564, le tsar déménage brusquement et s’installe à bonne distance de Moscou, dans le domaine Alexandrovo, et ne donne de ses nouvelles qu’au bout d’un mois. Son départ a été motivé, déclare-t-il, par la trahison des boyards et des chefs militaires, par leur refus de défendre les frontières de l’État, par le pillage du Trésor, par la connivence du haut clergé avec les seigneurs félons. À peine les messages du Terrible ont-ils été portés à la connaissance des Moscovites que l’agitation s’empare de toute la population. Ils exigent du métropolite l’envoi d’une délégation qui demanderait au tsar de ne pas abandonner son pays, de ne pas laisser son peuple entre les mains de traîtres et de concussionnaires. Sous la pression de la population, une députation se forme sans tarder: un groupe de boyards se met à sa tête, les gros marchands et les modestes artisans s’y joignent. Ivan remet aux délégués, avec leur consentement, un décret qui soumet une grande partie du pays et de la capitale elle-même à l’autorité du corps d’élite des opritchniki , nouvellement constitué, qui, chargé de la sécurité intérieure, est muni de pouvoirs spéciaux. Ivan IV se décide alors à sévir, sans reculer devant des actes de cruauté qui lui vaudront une si triste célébrité. Il souhaite remplacer par une noblesse de service l’ancienne aristocratie féodale, en transplantant cette dernière dans les régions éloignées. «Comme par un coup de hache», le pays entier est divisé par le tsar en deux parties: quelques quartiers de Moscou, vingt-sept villes et dix-huit districts provinciaux constitueront une sorte d’apanage exclusif du souverain qui établit sur toute son étendue un ordre nouveau, tandis que les autres régions conservent l’administration ancienne.

Avec l’aide de ses opritchniki , le tsar s’empare des biens féodaux, les morcelle et en donne la jouissance viagère à ses fidèles. Douze mille familles nobles sont chassées de leurs foyers, en plein hiver. À la moindre opposition, Ivan répond par des représailles de plus en plus brutales. Le métropolite Philippe de Moscou, courageux défenseur de la justice, est destitué et assassiné. Pendant des années, des flots de sang coulent sur la place Rouge. L’humeur du tsar était devenue si sombre qu’au cours d’une discussion, emporté par la colère, il tue d’un coup de bâton son fils Ivan, d’ailleurs tout aussi querelleur et cruel que lui.

La fin du règne

D’autres épreuves accablent Moscou pendant la dernière période du règne d’Ivan IV. En 1571, les Tatares réapparaissent. Devlet-Ghirei, khan de Crimée, met sur pied une armée de cent vingt mille hommes avec laquelle, conduit par des déserteurs russes et bien instruit de l’affaiblissement des forces engagées en Livonie, il franchit l’Oka et paraît tout à coup devant la capitale; il parvient même à mettre le feu à une grande partie de Moscou avant d’être refoulé vers ses steppes. Peu après, Moscou va souffrir d’une grande famine, suivie d’une forte épidémie de typhus qui devait durer pendant toute l’année 1572. Et, pendant les dernières années du règne, l’atmosphère ne cesse de s’alourdir dans tout le pays.

Au début de 1584, Ivan, qui n’avait guère que cinquante-cinq ans, montre les signes d’un mal incurable et, le 18 mars, s’écroule brutalement. Il est enseveli, comme ses prédécesseurs, dans la crypte de la cathédrale Saint-Michel-Archange, près du tombeau de son fils qu’il avait involontairement assassiné. La fin du tsar, en 1584, est considérée par les Moscovites comme une délivrance.

Un lourd héritage

En mourant, Ivan le Terrible laissait à ses successeurs un lourd héritage. La postérité a pu trouver des justifications aux activités politiques du grand despote: expulser les Tatares de la moyenne et de la haute Volga, chercher une issue vers la Baltique, briser les grandes féodalités, tout cela correspondait effectivement aux nécessités nationales. On peut en dire autant de sa réforme de l’administration, faite pour augmenter l’autorité du pouvoir.

Mais, d’une façon paradoxale, l’effort d’Ivan IV pour mettre fin à la toute-puissance des féodaux devait avoir les conséquences les plus funestes pour la situation de la classe paysanne. Le morcellement inévitable des grands domaines et l’attribution de terres aux nouveaux «hommes de service» allaient entraîner une disparition de la commune libre et intensifier le rattachement des paysans à la glèbe.

Se sentant menacés dans leur liberté, les paysans cherchaient à se soustraire aux mesures gouvernementales en abandonnant leurs lopins de terre et en se dirigeant vers les régions éloignées où ils pouvaient espérer conserver leur ancien mode de vie. Le centre de la Russie commençait à se dépeupler, à se vider de sa substance. Et, chez les paysans restés sur place, le mécontentement ne cessait de grandir.

Suivant l’exemple de son contemporain, Henri VIII d’Angleterre, Ivan IV avait été marié huit fois. Il ne laissait que deux fils, seuls survivants de cette branche de la maison de Rurik qui avait étendu sa puissance de Moscou à la Russie entière: son successeur, Fédor, être débile, et le petit prince Dimitri, âgé de quatre ans. L’assassinat de Dimitri (1591) et la mort de Fédor (1598) devaient mettre un terme à la vieille dynastie et marquer le début de la «grande époque des troubles» qui allait mettre en danger l’existence même de la Russie.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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